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Suite aux événements survenus à l’école de Prunelli di Fium’Orbu, voici un texte de Jean-François Bernardini, leader d’I Muvrini et serviteur de la Fondation de Corse Umani.

 

Prunelli caru

La fête n’est pas annulée. Non nous ne laisserons pas annuler le bonheur d’être ensemble. Non nous ne souhaitons pas la fête sans les autres, ou contre les autres, y compris contre cette main qui a écrit sa peur en lettres rouges.

Si l’on ne comprend pas son histoire, on est condamné à la répéter. Après 250 ans dans le couloir du mépris, on peut effectivement comprendre que la Corse se sente moins forte, menacée dans son être, sa culture, sa manière d’entendre la vie, mais la menace vient-elle de nos frères musulmans, leur langue, leur culture ?

Et si la menace était la peur, la monoculture que l’on veut partout imposer dans le monde, une menace de dimension planétaire ?  

Oui la tentation serait de dire : j’ai été blessé dans ma langue, je te blesse dans la tienne. Ma langue est moribonde, je ne me sens plus assez fort pour partager la tienne, pour accepter la tienne, pour lui donner une place. Moi, je ne trouve plus ma place ici, donc tu n’auras pas la tienne. Moi, « je ne suis plus chez moi », j’ai peur,  j’ai mal, donc je fais peur, je fais mal. 

La paix, c’est transformer la colère, c’est comprendre les problèmes, c’est transformer les acteurs, c’est imaginer des solutions aux problèmes,  aux questions du vivre ensemble, et cela dépasse les murs de l’école. La paix, c’est comment apprendre à ouvrir les bras à qui ne sait plus, à qui ne peut plus. La paix c’est l’offrir aux autres.

C’est aussi savoir dire, sans exclure : « Tu te trompes, ti sbagli fratellu ».

Il n’y a pas de « x » dans l’alphabet de la langue corse. Alors c’est à toi fratellu « x » que je m’adresse.

Cum’è mè,  quantu è mè, si nutritu di l’anima di issa terra.
Comme moi tu es nourri de l’âme de cette terre.

Qu’est-ce qui me sépare de toi ?

Moi je souhaite la polyphonie des langues parce que je défends la Corse, sa langue, parce que je la vis, parce que je la souffre, parce qu’elle me manque, parce que j’ai besoin de la chanter et de la partager. Toi tu la cherches comme moi, tu en as besoin comme moi, tu en souffres comme moi. « A nostra lingua more, ma ùn pienghjimu micca ». Notre langue meurt, mais nous ne pleurons pas.

Ce qui me sépare de toi, ce qui t’enferme, ce qui t’emprisonne, c’est cette tentation de faire mal là où tu as mal, de refuser à l’autre aujourd’hui ce que l’on t’a refusé hier, de menacer là où tu te sens menacé, d’exclure là où tu te sens exclu, d’annuler la fête parce que quelques mots d’arabe trouble ta peine, ton désordre public. 

Noi corsi a cunniscimu troppu issa miseria, inghjuliati in la nostra lingua, humiliés dans notre langue.

Fratellu « x », ne joue pas ce même jeu malheureux, ce jeu dont tous nos pères et  mères ont souffert dans  leur identité, leur culture, leur savoir être, leur appartenance.

Ne trahis pas cette langue trop faible aujourd’hui pour être sur la table, offerte à tous, à nos frères musulmans comme à tout autre.

Ùn ti scurdà micca di « cristianu » : tamanta parulla fraterna chì chjama da listessu nome, l’ebreiu è u musulmanu : immense parole fraternelle, qui du même mot,  nomme dans notre langue le chrétien, le juif, le musulman, ou l’athée.
C’est notre manière à nous de dire « ta différence m’augmente ».
Je sais, et je t’entends me répondre : « nous l’a t’on jamais dit un jour ? »

Fratellu « x », j ai bien peur qu’avec ces gestes-là, ces menaces-là, tu n’achèves l’aliénation de la Corse, tu ne termines le projet de destruction de nos valeurs.

Fratellu « x », j’ai bien peur que tu ne touches là à la matrice, à u « stintu » di sparte qui a gioia è a pena, le pain et le travail, les mots et le chant.

Fratellu « x », j’ai bien peur qu’avec ces gestes-là tu ne détruises ce rêve qui en Corse a été réalité quotidienne pendant des siècles : vivre ensemble, campà inseme, envers et contre tout, campà inseme.

Ne choisis pas une langue contre une autre.
Ne te sers pas de notre blessure pour blesser.
N’interdis pas ce que l’on a voulu nous interdire.
Ne blesse pas celui qui loin de sa terre est blessé autant que nous.

Fratellu « x », donne à nos enfants cette chance de sortir du cercle des interdits, langue contre langue, culture contre culture, religion contre religion.

N’adopte pas les mots de qui t’a refusé un jour.
N’emprunte pas les gestes de celui qui a voulu t’interdire un jour. Désire autre chose, invente autre chose, une autre issue, la seule issue pour la Corse : faire le contraire de ce qui lui a été infligé.

D’autres sur les réseaux et dans la presse se sont rués sur ta faiblesse, cette expression malheureuse d’un mal vivre ensemble. D’autres ne voient là que spectacle, aubaine pour les préjugés, confirmation des clichés, là où il y a souffrance. 

D’autres encore se soulagent de voir qu’en terre de Corse, il y a plus raciste que soi.

Ti sbagli di nemicu fratellu, è ti sbagli di strada .
Je te le dis sans t’exclure. Ne te laisse pas déformer au point de blâmer la langue de l’homme qui avec toi et pour nous tous, travaille la terre et prie cinq fois par jour.

Laisse toi inspirer par ses vertus, lui aussi est fils de paysan.
Inspire-le par les nôtres, elles sont nombreuses, gravées dans l’âme de cette terre. Amparali a filetta, t’ampararà u so filu di vita. Amparali a to gesta, t’amparera u « Salam aleykoum ».

Salam aleykoum : « la paix de Dieu soit avec toi ». Non, il n’y a jamais assez de manières de dire à l’autre, « que la paix soit avec toi, chi Diu ti guardi ». Ch’ella ingrandi a so brama d’esse di i nostri, a nostra brama di campà inseme.

Ici à Prunelli, des enseignantes ont pris soin de ce bouquet multicolore qui fait le monde, qui n’exclut rien de ce que nous sommes, mais nous augmente, nous enrichit, corses et umani. 
Elles ont du mérite, les maitresses d’école qui font résonner dans la voix des enfants, la fraternité des langues et la richesse du monde.  

T’aspettemu pè a festa fratellu. A festa un sarà bella ch’è s’è no simu inseme. La fête ne sera belle que si nous sommes ensemble. Oui nous avons besoin de toi. Oui nous avons besoin de tous, pour dire  « Paura fora - peur dehors »

In tantu, dammi nova di i nostri zitelli.
Au fait, après tout cela, nos enfants vont-ils bien ?

Il parait que quand nos enfants ne vont pas bien, nous n’allons pas bien.

 

JF Bernardini - 22 di ghjugnu 2015

 

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